L'IDÉE
CULTURES DIVERSES

Cultures et croyances diverses,
tâches communes

Depuis 1996, une série de rencontres intitulée Agenda pour la Réconciliation s'est développé en une véritable initiative. Lisez d'avantage (en anglais) sur celle-ci.

Le dialogue entre les religions et les cultures, une nécessité pour le
prochain siècle

Organisées autour de la présence à Caux du Dalaï lama, les journées des 12, 13 et 14 juillet 1996 étaient placées sous le thème: "Forger l'avenir - Se préparer au XXIème siècle". Affluence des grands jours pour la table ronde du samedi, avec le Dalaï lama et d'autres chefs religieux; plus encore - près d'un millier de personnes dans deux salles, avec retransmission sur grand écran - pour la conférence du dirigeant tibétain le dimanche; autre table ronde le lundi matin, cette fois-ci avec des scientifiques et des industriels. Exercice difficile que d'amener hommes d'Eglise, savants, journalistes, philosophes à essayer de s'exprimer sur l'avenir! Mais exercice intéressant et d'autant plus significatif grâce à la présence de nombreux jeunes, qui avaient animé durant les trois jours précédents un programme imaginatif de préparation combinant méditation, lecture de poésie et échanges spontanés.

Qu'avaient donc à dire ces "voix prophétiques"? Citons en premier le Dalaï lama, lors de son dialogue avec le cardinal König, de Vienne, le président de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse, Heinrich Rusterholz, et le rabbin Marc Gopin, de Washington: "Le XXème siècle a été un siècle de guerres et de sang. Le XXIème siècle sera un siècle de dialogue. L'utilisation de la force dans la résolution des conflits est démodée." Parmi les signes d'espoir qu'il perçoit: l'augmentation du niveau de vie, l'accent mis de plus en plus sur la non-violence, le sens plus grand de l'égalité, l'intérêt plus partagé pour la méditation et l'acceptation plus généralisée de la "dimension spirituelle" de la science. "Nous n'avons aucune garantie possible pour l'avenir, a-t-il précisé, mais notre survie dépend de l'espoir. C'est l'espoir qui fait vivre l'esprit en nous. Si l'espoir disparaît, disparaissent aussi notre détermination et notre désir de poursuivre." Parlant en tant qu'homme et non en tant que bouddhiste, le Dalaï lama a tenu ainsi à souligner l'égalité de tous les êtres face à la recherche d'un sens à la vie. Insistant sur le développement mental et spirituel de chaque homme, il a défini deux niveaux de spiritualité: celui de la générosité, de la sollicitude envers l'humanité et envers l'environnement en général; et celui de la philosophie - ou de la foi en Dieu - qui étendent notre potentiel de compassion vers un amour infini.

"Le risque est grand.."

Moins optimiste, l'ancien archevêque de Vienne a néanmoins reconnu que l'on se posait davantage aujourd'hui les grandes questions sur Dieu et sur le sens de la vie: "Les gens essaient à nouveau de voir l'esprit divin dans chaque vie." Mais le cardinal König a dit également sa crainte que les choses ne tournent très mal durant le prochain siècle si l'humanité persistait à vouloir avancer seule, sans Dieu. "Le risque est grand, a-t-il ajouté, que les progrès de la technologie et de la communication ne détruisent l'humanité." Rappelant que, pour Einstein, le danger ne vient pas de l'arme atomique mais du coeur humain, il a conclu en ces termes: "Presque tout dépend de notre changement de coeur et de pensée."

Reprenant l'expression biblique selon laquelle "l'homme ne vit pas de pain seulement", le pasteur Rusterholz a abordé la question en termes de liberté et de pouvoir: "Nous autres humains avons utilisé notre liberté pour exercer un pouvoir grandissant sur la création, ceci pour le meilleur et aussi, comme les résultats le prouvent, pour le pire. Mais celui qui soumet à Dieu l'usage qu'il fait de son pouvoir est en mesure de contribuer de façon authentique à la sauvegarde de la création pour les générations à venir et à l'accomplissement des objectifs que l'humanité se fixe pour le XXIème siècle. (...) Le pain que Dieu donne à chaque être humain, chacun peut le demander, le fabriquer de ses mains et le rompre - le partager - avec ceux qui en manquent. Cette liberté nous permet de collaborer dans un esprit de plus grande compréhension avec ceux qui appartiennent aux autres religions, avec tous les hommes "de bonne volonté", de tirer à la même corde et de donner leur pleine chance, pour le XXIème siècle, à la paix et à la liberté."

Redécouverte de cousins perdus

Pour le rabbin Marc Gopin, qui enseigne la résolution des conflits à l'Université George Mason à Washington, "au XXIème siècle, la découverte spirituelle des autres, à laquelle nous ne pourrons pas échapper, sera le plus grand défi et le plus grand accomplissement de l'histoire humaine. Certains résisteront à ce qu'ils ressentiront comme une menace à leur identité. D'autres y verront un complément d'identité, la redécouverte de cousins perdus. Cette découverte, je la fais constamment au-delà de ma propre tradition religieuse, chez des chrétiens, des bouddhistes, des musulmans. Toute la diversité du monde doit se rassembler dans nos coeurs avant de devenir manifeste dans la réalité des choses. L'un commande l'autre." C'est dans l'humilité, a-t-il ajouté, que l'on découvre les autres. De surcroît, c'est aussi "la clé nécessaire à l'accomplissement de la paix et à la sollicitude envers ceux qui souffrent."

Autre intervenant de ces journées, le philosophe polonais Milowit Kuninski a, lui aussi, affirmé que le sens communautaire, la qualité des relations humaines et le sens du dialogue joueraient un rôle essentiel lors du siècle à venir. Sans entraîner de perte d'identité, a-t-il précisé, car la prise de conscience de sa propre culture est encouragement à l'intérêt pour les autres cultures, à la compréhension "de la source spirituelle d'où part toute culture, toute religion". A quoi le Dalaï lama fait écho: "Nous avons le droit de maintenir notre identité culturelle - nous ne tombons pas du ciel! Mais il y a interrelation entre nos cultures respectives et notre humanité."

Economie - écologie

Du côté des scientifiques et des industriels, le débat a porté sur les questions d'environnement: Pour Jean-Pierre Ribaut, spécialiste de l'environnement auprès du Conseil de l'Europe, c'est le XXIème siècle qui sera témoin de notre capacité à éviter ou à ne pas éviter l'extermination d'espèces irremplaçables. "On ne peut plus se permettre, a-t-il dit, de chercher un profit rapide sans peser les conséquences écologiques de ses actes." Quant à l'industriel allemand Friedrich Schock, il s'inquiète de l'augmentation des coûts industriels du fait des lois sur l'environnement et de la diminution du nombre des emplois dans le monde développé, alors que "la création d'emplois dans une économie de sauvegarde durable de l'environnement est un des plus grands défis de notre époque".

"Faites un pas en avant et vous êtes dans l'obscurité totale", a dit un ancien premier ministre japonais à propos des incertitudes de l'avenir. En recentrant la question sur l'homme et sa volonté de s'ouvrir et de changer, ces journées ont jeté un rais de lumière sur le XXIème siècle.

article par Paul Williams et Philippe Lasserre, © Revue Changer