Egypte : les vrais révolutionnaires

Dr Nagia Abdelmoghney Said (Photo: Suresh Mathew)Dr Nagia Abdelmoghney Said (Photo: Suresh Mathew)Suresh Mathew a rencontré quelques-uns des Egyptiens qui oeuvrent pour bâtir la confiance au cœur des troubles du changement révolutionnaire.

Parmi les scènes étonnantes que le Printemps Arabe a déployées sous nos yeux l’année dernière, l’une des plus poignantes est celle qui nous montre des musulmans protégeant des chrétiens et des chrétiens protégeant des musulmans contre la violence de la police, priant au milieu des manifestations, place Tahrir en Egypte.

Les Chrétiens d’Egypte ont des racines qui remontent à des milliers d’années. Mais, comme souvent au Moyen-Orient, les tensions se sont aggravées depuis quelques dizaines d’années. En ce qui concerne l’Egypte, beaucoup soupçonnent le régime de Moubarak d’avoir semé le trouble parmi les chrétiens peut-être dans l’intention de détourner le mécontentement provoqué par une dictature corrompue.
Tout au long de cette période, un groupe de personnes peu nombreuses, mais déterminées, inspirées par les idées d’Initiatives et Changement, a travaillé sans relâche à la construction du dialogue et à l’instauration de la confiance entre les musulmans et les chrétiens, et entre l’Egypte et l’Occident.

L’une d’elles, Nagia Abdelmoghney Said, vient d’une famille d’intellectuels libéraux. Sa mère, Enayat Hakeem, est une des premières femmes à s’être présentée aux élections quand celles-ci ont obtenu le droit de vote dans les années cinquante. Son père Abdelmoghney Said, a été emprisonné à deux reprises pour ses écrits contre l’occupation britannique, et s’est retrouvé un jour dans la même cellule qu’Anouar el-Sadate. Défenseur des droits des travailleurs, Said est l’auteur du Socialisme Arabe, traduit en plusieurs langues.

Les parents de Nagia ont découvert I&C, alors connu sous le nom de Réarment Moral (MRA), à l’époque de leurs fiançailles. Nagia a connu dans son enfance les réunions du MRA à Alexandrie et au Caire. Elle se souvient que ses parents l’ont emmenée au Centre de Rencontres de Caux d’I&C en Suisse alors qu’elle était âgée de six ans.

Cependant, ce fut l’assassinat du président J.F.Kennedy en 1963 qui l’amena à la conclusion que la haine devait être extirpée du cœur humain. Au cours d’un stage à Caux sur le ‘Youth Leadership’, elle a soudain acquis la conviction que « l’Egypte fut le berceau et le carrefour de la civilisation, le carrefour de l’impérialisme, le carrefour de la révolution et de l’indépendance. Se pourrait-elle qu’elle fût aussi le carrefour de la renaissance morale ? »

En 1972, elle prend contact avec le Ministère de la Jeunesse pour proposer un programme d’échanges d’étudiants entre l’Egypte et le Royaume-Uni à travers l’Association de l’Université Arabe et Britannique. Celle-ci avait été fondée par l’un des pionniers du MRA en Grande-Bretagne, William Conner, avec l’aide de l’ambassadeur d’Egypte au Royaume-Uni, Kamal Reffat, lui-même ancien ministre du Travail. Reffat avait été collègue du père de Nagia et avait entendu parler du MRA. Le ministre de la Jeunesse, M. Kamal Abulemaged, approuva ce programme d’échanges et chargea son assistant, M. Moshen Hussein, de prendre la tête de la première délégation d’étudiants égyptiens à Caux et en Grande-Bretagne. A partir de ce moment, ‘Baba’ Moshen et sa femme ‘Mama’ Lamia sont devenus des symboles de parents très aimés pour des générations de jeunes Egyptiens qui ont eu l’occasion d’approcher les intuitions et les valeurs du MRA/I&C au travers d’échanges d’étudiants et d’autres programmes. En 1988, ce groupe a été officiellement enregistré en tant que Réarmement Moral Egyptien (EMRA).

Avant le Printemps Arabe, ce groupe travaillait avec les bâtisseurs de paix que sont l’imam Ashafa et le pasteur Wuye au développement de systèmes de prévention et de résolution des tensions qui montaient entre Chrétiens et Musulmans. Après le tragique attentat d’une église d’Alexandrie le 1er janvier 2011, les membres de l’EMRA se trouvaient parmi ceux qui formaient un bouclier humain pour protéger les églises contre d’éventuelles attaques à l’encontre des Coptes pendant les célébrations de Noël au cours de la semaine qui a suivi. Ils ont fait imprimer et distribué des affiches : « Mosquées et églises s’embrassent sur la terre d’Egypte ». Ils ont lancé un programme d’éducation pour abolir l’analphabétisme qui se base sur les principes suivants : Responsabilité, Relations et Respect de la vie. C’est un outil destiné à promouvoir les valeurs que nous avons en commun : bâtir la confiance et engager le dialogue.

Nagia est actuellement présidente de l’EMRA. Elle affirme qu’en cette période de ‘transition’, le projet et l’expérience du MRA sont plus que jamais nécessaires. « La situation est grave. Elle exige sagesse et maîtrise de soi. » Elle cite le général Joseph Lagu, du Soudan du Sud, qui prône la nécessité de combattre pour la justice, mais sans rancœur.

En parallèle avec le projet d’alphabétisation, l’EMRA travaille aussi sur un film documentaire qui montre l’héritage interreligieux de l’Egypte et son passé avec I&C.

Nagia met actuellement à jour une présentation multimédia intitulée L’Egypte, Nouvel Espoir, qu’elle avait déjà conçu lorsqu’elle était étudiante.

Protestants à Tahrir Square (Photo: Hossam el-Hamalawy )Protestants à Tahrir Square (Photo: Hossam el-Hamalawy )

« La majorité des égyptiens veut un changement immédiat, dit-elle. Ils sont frustrés parce que le gouvernement de transition n’a pas encore réussi à satisfaire la litanie de leurs exigences. Cependant, l’Egypte a tenu des élections législatives, l’élection présidentielle est pour bientôt et le Conseil Suprême des Forces Armées doit remettre ses pouvoirs au président nouvellement élu. Malheureusement, bien que les partis politiques et révolutionnaires, nouveaux ou anciens se soient mis d’accord auparavant sur ces objectifs, ils ne se sont pas entendus sur les moyens à adopter. La majorité des gens perd patience. Ils veulent voir tout de suite les fruits de la révolution. Ils veulent une formule magique pour éradiquer la corruption, des mesures immédiates pour retrouver l’argent public volé, de promptes réformes économiques, de rapides procès pour les accusés, et des sanctions pour ceux qui ont été reconnus coupables. »

En novembre dernier, juste avant les élections législatives, ces tensions ont tourné à la violence place Tarhir. On a déploré au moins 25 morts et 1500 blessés. Une fois de plus, les membres de l’EMRA ont immédiatement réagi, en aidant à la collecte de médicaments pour les blessés. « C’est quand l’homme est à son extrême que Dieu agit » a écrit Nagia à cette époque. « Dieu seul peut donner le pouvoir et le discernement pour guérir les blessures, instaurer la justice sans amertume, et construire un avenir meilleur pour tous, fondé sur la vraie démocratie et les valeurs humaines. »

Un mois plus tard, l’EMRA soumettait un document à une conférence internationale sur les Droits de l’Homme au Caire ; celui-ci s’inspirait de l’expérience d’I&C en matière de réconciliation et de propositions de paix en Afrique du Sud, au Nigeria, au Liban et en Egypte. Plus tard, en janvier 2012, une importante délégation de l’EMRA, qui comptait quelques-uns des « révolutionnaires » de la place Tahrir, est venue assister au Dialogue sur la Démocratie organisé par I&C en Inde. C’est là qu’ils ont pu découvrir les combats qui se vivaient dans d’autres parties du monde : Aung San Suu Kyi, chef de l’opposition en Birmanie a envoyé un message vidéo ; Anouar Ibrahim, chef de l’opposition en Malaisie est arrivé à peine quelques heures après avoir été libéré de prison ; le vice-président du Soudan du Sud s’est exprimé sur les difficultés rencontrées pour apporter l’apaisement après des dizaines d’années de guerre, et Rajmohan Gandhi a parlé de la nature « presque miraculeuse » de la démocratie en Inde, que son grand-père, le Mahatma, avait contribué à faire éclore.

Aujourd’hui, Nagia déclare : « Nous avons besoin d’un miracle de l’esprit. Nous devons essayer d’atteindre et de faire appel à ce que chacun a de bon en lui, et raviver notre conscience. Il nous faut nous repentir, pardonner et nous réconcilier. Il nous faut oublier la colère, mais conserver l’énergie, afin de découvrir un axe d’action. ». Elle cite le défunt Sheikh Mohammed Metwally Elsharawy : « Un vrai révolutionaire se révolte pour faire tomber la corruption et puis se calme pour construire la gloire. »

Traduit de l’anglais par Geneviève Beauregard